Bouillon

B(r)ouillon
















 « J'ai dans la gorge, comme un bout de forge,
un métal qui peut couper ;
Sans être rasoir, je veux bien m'asseoir,
et si t'es pas trop occupé(e),
j'voudrais te donner des nouvelles de moi,
savoir si toi aussi tu ressens ça,
là. »


















 

Il est quatorze heures trente, encore, quand les jours se ressemblent à n'en plus finir, le ciel change et se cousent les cernes. Les regards en berne.
Je transpire de tabac, de tout, il fait trop chaud dans ce lit où je suis seul, dans cette chambre où je suis seul, la lumière change le jour court à sa fin. Il faut trop chaud mais je reste. Allongé, recroquevillé, debout, sur cette couette, sous la couette, assis, en tailleur, la tête en l'air. Je reste dans ce désert sans fin.
Autour de moi des montagnes de livres, au-dessus de la couette au-dessous du lit, des cigarettes un briquet, des nœuds de vêtements.
Je transpose les temps, je tisse des fils instables. Je me jette dessus à plat ventre, je fais l'équilibriste maladroit. J'appelle je chante je parle je lis, j'écoute. Transe. Pause.
J'ai les mains moites, et le cours qui commence dans une heure. Quelle drôlerie ! J'effiloche un peu encore la bouteille de whisky.
Je n'irai pas. Je boutonne l'éternelle blague en haut, en haute voltige en riant. Je ravaude la vie à mes billebaudes.
Je t'attends.

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Il était tard, et dans la pièce d'à côté. Tu désarçonnais la laineuse haridelle, chuintait l'architrave sous la charrue du chérubin. Le planché s'est mis à grincer, hésitant, dans la nuit blanche. Les fêlures du plancher décomposaient tes pas, tard. Dans la nuit de la porte de ma chambre, le charivari de toi le serrurier de la herse en détresse.
Tu as dit : Est-ce que je peux dormir avec toi ?
J'ai peint ce sourire sans couleur, d'une tristesse infinie. Sans autre masque que la courbe de ma bouche. A la pénombre de la lampe se détachait le pourpre pâle de ton petit caleçon, arqué.
J'ai dit : Encore ?
Tu as dit : Oui, encore.
Déboussolé au soleil vespéral, je parcourais le soukoun de ma velléité vocale. Mon inertie t'as fait noctuelle, t'as fait vriller. Vers la fenêtre muette vers le mur aveugle, violentée ta houppe ébène, dessus ton minois laiteux.
Je n'ai pas bougé.
Après, j'ai dit : Mais, qu'est-ce que tu veux ?
Et tu as dit : Je ne veux pas dormir tout seul, je veux dormir avec toi.

Là, tard, les fêlures du plancher ont englouti nos pas, les bris du blanc cassé de la nuit du couloir. Tu me voulais moi pour labourer le champ fauve du matelas. Partout faufilais tes doigts, tes cantiques partout autour de moi. Mes cinq droits harassée sentinelle du donjon, un peu gauche.
J'ai dit : Non.
Alors j'ai entrecroisé nos tortueuses lignes, toi et moi une seule forme dans la brume nocturne. La noctuelle s'est envolée. Nous dans le désordre, d'un lit soudainement trop grand, un corps deux cœurs. Quatre mains pour dessiner une inexpugnable douceur, biseauter toute pudeur, gribouiller de chaleur.
Mes questions, tes réponses. Tes questions. Il était tard et je me suis mis à te raconter, Rémi le dernier, le vide du silence de nos mois pointillés, plus jamais, ce couple coma, coupant encore quelques semaines avant. Forcément tu m'as serré moins fort, et l'ange est passé.
J'ai attendu.
Alors c'est toi qui a pris les pinceaux de l'étreinte lancée à toute allure, vers la pointe du jour. Vers l'étoile qui passe. Et puis moi aussi je t'ai agrippé au temps pour nous, jusqu'au réveil je t'ai agrippé.

Dans le courant d'air du battant, l'hiver s'engouffrait, croassait sur mon pull et ton regard cerné. Tu avais remis ta gueule d'ange et moi mon sans souci. Vite j'ai esquissé à ta joue et tu as acquiescé en dépliant tes bras. Parce que devant l'inévitable qu'on savait là, on a arraché le nœud de nous et d'un même geste. Tu es parti, je me suis retourné.
Pourtant il était déjà tard, trop tard. Les fêlures du plancher mâchuraient mes pas, je laissais dissoner le jour au velouté de ta peau. J'ai gommé les sillons de notre fief, cette terre blême scarifiée, par deux serfs à la nuit châtelaine.
Sans te retourner tu perds mon nom, notre étreinte tu soldes au vent de l'hiver. Sans partir j'erre quand la lune ne m'éteint plus, dans les nuits nues je manie la chaux. Les fins de vacances me plongent dans une angoisse sans nom.

J'ai pris mes claques à mettre, aplaties dans un sac caduque, crachotées les deux stations de métro. Dans mon trousseau le double de clé d'un autre appartement, chaleureux radeau de naufragés en mal de mer, en mal, d'ailleurs. D'ailleurs tu n'as pas cherché à me retenir, de là où tu es. Depuis ton dramatique donjon de deux.
La fermeture a lâché prise de ma main je ramasse les débris de bataclans.
L'interphone, les escaliers, je passe le halo de l'entrée ouverte mes yeux dans les défroques mes larmes dans les bras. Je monte sur le paillasson, l'apothéose de la mascarade, l'envol de notre amitié.

Je pense que je ne peux plus aimer Noëmie.
Je pense que je ne peux plus l'aimer, parce que je ne peux plus supporter autant de malheur. Parce que son malheur transperce la cloison, parce qu'elle l'a choisi, parce qu'elle me l'impose.
Je pense que je ne peux plus voir ses larmes. Jamais je ne peux plus, je ne veux plus voir ses larmes. Je pense que j'ai donné le dernier hurlement, la dernière cloche qui résonne et s'affaiblit.
Noëmie aime d'amour un garçon qui se prend pour un génie, un garçon qui tient de grands discours, un garçon avec qui il ne faut pas parler, il faut disserter.
Noëmie aime un garçon qui a une vision du monde cernée d'intolérance, qui veut la modeler, qui aime une enveloppe, mais veut tout changer à l'intérieur par la force des mots, énoncés sur un ton froid, thèse, antithèse et synthèse.
Noëmie est avec un garçon qui ne l'aime pas. Noëmie est une fille, elle est devenue un objet intelligent dans les mains d'un ingénieur fou.
Je pense que j'aime Noëmie pour ce qu'elle est. Depuis trois mois, je porte ses cris et ses pleurs, sous la porte de sa chambre, partout autour d'elle et partout à l'intérieur s'insinue cette douleur. Je sous porte.
Noëmie a plaisanté une fois en disant qu'elle vivait une relation fusionnelle et destructrice. C'était sur le pont.
Je pense qu'elle est forte de l'affronter par amour ce garçon. D'essayer cristal de résister lui encyclopédie sociopolitique.
Je pense que je suis fort d'avaler à grande goulée cette violence tous les jours. Et cette révolte de la voir oublier qui elle était.
Trois mois à guetter les moments où piquer sa forteresse au fer de la réalité juste sous ses yeux. Ouvrir les volets encore. Noëmie perd la vue de jour en jour.
Je pense que mes forces s'épuisent.
Quand j'aime, j'ai la force d'un amour, j'ai la plus grande vulnérabilité. Quand chaque émotion de l'autre, je la ressens amplifiée, assourdissant son de sang. Dans mes veines par tout temps rivalisent les émois de ceux que j'aime.
Ceux qui émane de Noëmie ils m'empalent sans cesse.
J'ai fait brûler ma voix pour des oreilles aveugles.
Je pense que mes forces s'épuisent.
A moi de faire mourir l'amour le premier pour en réchapper.

Tu étais sur la plage. On avait l'habitude de se retrouver sur la plage, à des heures changeantes au ressac des chaudes journées d'été. On s'enfonçait chaudement dans l'été, on s'enfonçait légèrement dans le sable. On se fonçait dedans, on s'accrochait d'avant. Il y avait encore quelques serviettes habitées, de l'écume jusqu'à toi, de loin je t'ai vu.
Je suis arrivé par la côte, tu étais sous cet arbre qui ploie de toute sa force vers la mer. Tu m'attendais là. Avec fracas je marchais, de mes yeux secs je voyais toi, toi sous l'éternité pluvieuse des branches, chaque pas me cognait l'estomac vide. J'ai levé la tête et j'ai levé ma bouteille à la dernière gorgée. Je battais démesurément une mesure lourde, mes tympans saignaient ce rythme sourd. Ce n'était pas des secondes, la chamade non plus. C'était tout mon corps qui résonnait en long en large de ces vagues pleines de vide. J'ai donné la bouteille à la mer, le bras jeté vers l'arrière.
Mes bras sont tombés quand ta paupière s'est levée. Le soleil fuyait, tu as avalé la folie de mes yeux. Tu as écouté mes deux bleus, longtemps tu as écouté avec tes marrons. Tes marasques. Ils ont perdu toute contenance.
Les vertèbres du marteau qui martelait mon ventre ont commencé à trembler. J'ai tourné la tête. La mer emporter mon alcool. Le vent l'abysse qui vrombissait ma pupille. Je t'ai quitté au concert de ma voix aphone.
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